UN TEXTE PAR JOUR

PETITE ANTHOLOGIE EN VERS ET EN PROSE

mardi 15 avril 2008

Le Prince lutin

Marie-Catherine d'Aulnoy, 1650-1705

Après avoir longtemps cherché, elle l’appela Furibon. Quand il fut en âge d’avoir un gouverneur, le roi choisit un prince qui avait d’anciens droits sur la couronne, qu’il aurait soutenus en homme de courage, si ses affaires avaient été en meilleur état ; mais il y avait longtemps qu’il n’y pensait plus : toute son application était à bien élever son fils unique. Il n’a jamais été un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus pénétrant, plus docile et plus soumis ; tout ce qu’il disait avait un tour heureux et une grâce particulière : sa personne était toute parfaite. Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de Furibon, il lui commanda d’être bien obéissant ; mais c’était un indocile que l’on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son gouverneur s’appelait Léandre : tout le monde l’aimait.

Les dames le voyaient très favorablement, mais il ne s’attachait à pas une : elles l’appelaient le bel indifférent. Elles lui faisaient la guerre sans le faire changer de manière : il ne quittait presque point Furibon ; cette compagnie ne servait qu’à le faire trouver plus hideux. Il ne s’approchait des dames que pour leur dire des duretés : tantôt elles étaient mal habillées, une autre fois elles avaient l’air provincial ; il les accusait devant tout le monde d’être fardées. Il ne voulait savoir leurs intrigues que po ur en parler à la reine, qui les grondait, et pour les punir, elle les faisait jeûner. Tout cela était cause que l’on haïssait mortellement Furibon ; il le voyait bien, et s’en prenait presque toujours au jeune Léandre. « Vous êtes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers : les dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de même pour moi. – Seigneur, répliquait-il modestement, le respect qu’elles ont pour vous les empêche de se familiariser. – Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre pour leur apprendre leur devoir. »

Un jour qu’il était arrivé des ambassadeurs de bien loin, le prince, accompagné de Léandre, resta dans une galerie pour les voir passer. Dès que les ambassadeurs aperçurent Léandre, ils s’avancèrent, et vinrent lui faire de profondes révérences, témoignant par des signes leur admiration ; puis, regardant Furibon, ils crurent que c’était son nain ; ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en dépit qu’il en eût. Léandre était au désespoir ; il se tuait de leur dire que c’était le fils du roi, ils ne l’entendaient point ; par malheur l’interprète était allé les attendre chez le roi. Léandre, connaissant qu’ils ne comprenaient rien à ses signes, s’humiliait encore davantage auprès de Furibon ; et les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c’était un jeu, riaient à s’en trouver mal, et voulaient lui donner des croquignoles et des nasardes à la mode de leur pays.

Ce prince, désespéré, tira sa petite épée, qui n’était pas plus longue qu’un éventail ; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue ; ils lui répliquèrent que cela ne tirait point à conséquence, qu’ils avaient bien vu que cet affreux petit nain était de mauvaise humeur. Le roi fut affligé que la méchante mine de son fils et ses extravagances le fissent méconnaître. Quand Furibon ne les vit plus, il prit Léandre par les cheveux, il lui en arracha deux ou trois poignées : il l’aurait étranglé s’il avait pu ; il lui défendit de paraître jamais devant lui. Le père de Léandre, offensé du procédé de Furibon, envoya son fils dans un château qu’il avait à la campagne.

(Contes de Madame d'Aulnoy)

Posté par an lor à 16:30 - AULNOY - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

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Ce que j'admire le plus dans ce conte-ovni, est l'excellent usage du point-virgule. Avez-vous remarqué, dans la presse comme en littérature, la quasi disparition de cet admirable et modeste outil d'écriture, qui permet de prendre, en cours de récit ou de démonstration, une respiration plus profonde que la virgule ; le point-virgule est littéraire, quand la virgule simple n'est que grammaticale.
Continuez à nous faire découvrir ou rédécouvrir des textes rares ou célèbres, beaux ou étranges, drôles ou mélancoliques ou intelligents ou naïfs ou encore tout cela à la fois ; les lire, les relire est toujours un plaisir ; quand vous nous étonnez, comme ici, comme souvent, c'est encore meilleur.

Posté par Michel, jeudi 17 avril 2008 à 17:18

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Quelqu'un de mon entourage m'a dit, il y a peu : "Pourquoi utilises-tu autant le point-virgule ? Plus personne ne le fait de nos jours !"

Je réponds avec toi et Carême : RESISTONS !

Ce n’est pas pour me vanter,
Disait la virgule,
Mais, sans mon jeu de pendule,
Les mots, tels des somnambules,
Ne feraient que se heurter.

C’est possible, dit le point.
Mais je règne, moi,
Et les grandes majuscules
Se moquent toutes de toi
Et de ta queue minuscule.

Ne soyez pas ridicules,
Dit le point-virgule,
On vous voit moins que la trace
De fourmis sur une glace.

Cessez vos conciliabules.
Ou, tous deux, je vous remplace!

Posté par L'Emplumée, dimanche 20 avril 2008 à 12:34

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