mercredi 22 avril 2009
Paris. I - L'avenir (3)
[...] Cette nation aura pour
législation un fac-simile, le plus ressemblant possible, du droit naturel. Sous
l'influence de cette nation motrice, les incommensurables friches d'Amérique,
d'Asie, d'Afrique et d'Australie seront offertes aux émigrations civilisantes ;
les huit cent mille bœufs, annuellement brûlés pour les peaux dans l'Amérique
du Sud, seront mangés ; elle fera ce raisonnement que, s'il y a des bœufs d'un
côté de l'Atlantique, il y a des bouches qui ont faim de l'autre côté. Sous son
impulsion, la longue traînée des misérables envahira magnifiquement les grasses
et riches solitudes inconnues ; on ira aux Californies ou aux Tasmanies, non
pour l'or, trompe-l'œil et grossier appât d'aujourd'hui, mais pour la terre ;
les meurt-de-faim et les va-nu-pieds, ces frères douloureux et vénérables de
nos splendeurs myopes et de nos prospérités égoïstes, auront, en dépit de
Malthus, leur table servie sous le même soleil ; l'humanité essaimera hors de la
cité-mère, devenue étroite, et couvrira de ses ruches les continents ; les
solutions probables des problèmes qui mûrissent, la locomotion aérienne
pondérée et dirigée, le ciel peuplé d'air-navires, aideront à ces dispersions
fécondes et verseront de toutes parts la vie sur ce vaste fourmillement des
travailleurs ; le globe sera la maison de l'homme, et rien n'en sera perdu ; le
Corrientes, par exemple, ce gigantesque appareil hydraulique naturel, ce réseau
veineux de rivières et de fleuves, cette prodigieuse canalisation toute faite,
traversée aujourd'hui par la nage des bisons et charriant des arbres morts,
portera et nourrira cent villes ; quiconque voudra aura sur un sol vierge un
toit, un champ, un bien-être, une richesse, à la seule condition d'élargir à
toute la terre l'idée patrie ; et de se considérer comme citoyen et laboureur du
monde ; de sorte que la propriété, ce grand droit humain, cette suprême liberté,
cette maîtrise de l'esprit sur la matière, cette souveraineté de l'homme
interdite à la bête, loin d'être supprimée, sera démocratisée et universalisée.
Il n'y aura plus de ligatures ; ni péages aux ponts, ni octrois aux villes, ni
douanes aux états, ni isthmes aux océans, ni préjugés aux âmes. Les initiatives
en éveil et en quête feront le même bruit d'ailes que les abeilles. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "Les bas-fonds parisiens, la soupe des Capucins", Paris, BNF]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
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