UN TEXTE UN JOUR

Petite anthologie personnelle, en vers et en prose, d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui...

mercredi 30 septembre 2009

Je voudrais pas crever

Boris Vian, 1920-1959

Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
full_je_voudrais_pas_creverSi si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort...

(in Je voudrais pas crever, publié en 1962)

Posté par an lor à 20:57 - VIAN - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Moi non plus.

A tous les trucs qui dorment dans tous les cranes.

Posté par Michel, mercredi 30 septembre 2009 à 21:06

J'ai joué ce texte avec des amis lors de l'inauguration de la "Berge de l'écume des jours" dans ma ville, avec d'autres textes de ce cher Vian. Le lire ici me procure pas mal de plaisir et me remémore de bons souvenirs.

Posté par Adrien, dimanche 4 octobre 2009 à 19:55

Cochonfucius cite un adieu de Prévert à Boris Vian

Quand Vian mourut, Prévert écrivit:

****

Sa date de naissance
Sa date de décès
Ce fut langage chiffré
Il connaissait la musique
Il savait la mécanique
Les mathématiques
Toutes les techniques
Et les autres avec
On disait qu'il n'en faisait qu'à sa tête
On avait beau dire
Il en avait surtout à son coeur
Et son coeur lui en fit voir de toutes les couleurs
Il savait trop vivre
Il riait trop vrai
Il vivait trop fort
Son coeur l'a battu
Alors il s'est tu
Et il a quitté son amour
Il a quitté ses amis
Mais ne leur a pas faussé compagnie.

Posté par Cochonfucius, mercredi 7 octobre 2009 à 16:11

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