dimanche 2 novembre 2008
Souvenirs de jeunesse d'un esthète
[...] Ce même mois, nous allâmes visiter Picasso dans son atelier à Arles, qui s'appelait alors Rouen, ou Zurich, avant que les Français ne la rebaptisent en 1589 sous le règne du roi Louis le Vague. (Louis était un roi bâtard du XVIe siècle, qui était parfaitement antipathique à tout le monde). Picasso entamait alors ce qui devait être connu plus tard comme sa "période bleue", mais Gertrude Stein et moi prîmes le café avec lui, ce qui fait qu'il ne la commença que dix minutes plus tard. Comme elle devait durer quatre ans, ces dix minutes n'eurent pas beaucoup d'importance.
Picasso était un petit homme qui avait un drôle de façon de marcher en posant un pied devant l'autre et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il exécute ce qu'il appelait des "pas". Nous rîmes beaucoup de ces délicieuses idées, mais vers le début des années trente, il y avait très peu d'occasions de rire.
Ensemble, Gertrude Stein et moi examinâmes très attentivement les derniers travaux de Picasso, et Gertrude Stein émit cette opinion : "L'art, toute forme d'art, n'est rien d'autre que l'expression de quelque chose." Picasso n'était pas d'accord. Il dit :
-- Laissez-moi tranquille. J'étais en train de déjeuner.
J'éprouvais quant à moi le sentiment que Picasso avait raison : il était en train de déjeuner.
L'atelier de Picasso différait totalement de celui de Matisse, en ceci que, alors que celui de Picasso était en désordre, Matisse rangeait tout parfaitement dans le sien. De façon assez étrange, la réciproque était vraie.
En septembre de la même année, Matisse reçut la commande de peindre une allégorie, mais avec la maladie de sa femme, il ne put la peindre, et à la place on colla dessus du papier peint.
Si je me souviens aussi parfaitement de tous ces événements, c'est parce qu'ils se déroulèrent juste avant l'hiver que nous passâmes tous dans un petit appartement bon marché du Nord de la Suisse, là où il pleuvait par intervalles, et où la pluie cessait aussi soudainement.
Juan Gris, le peintre cubiste espagnol, avait persuadé Alice Toklas de poser pour une nature morte, et avec sa conception typique de l'abstraction des objets, il entreprit de ramener son visage et son corps à des formes géométriques de base, mais la police arriva à temps et l'arrêta.
Gris venait de la province espagnole, et Gertrude Stein se plaisait à dire que seul un véritable Espagnol pouvait se comporter comme il le faisait ; c'est-à-dire qu'il parlait espagnol et rendait parfois visite à sa famille en Espagne. Tout ceci était réellement merveilleux à voir et à entendre.
Je me rappelle un après-midi, où nous étions assis dans un bar animé du Sud de la France, avec nos pieds confortablement posés sur des tabourets dans le Nord de la France, quand Gertrude Stein dit :
-- J'ai mal au cœur.
Picasso trouva la réflexion très drôle, mais Matisse et moi la prîmes comme une incitation à partir pour l'Afrique. Sept semaines plus tard, au Kenya, nous tombâmes sur Hemingway. [...]
("Pour en finir avec les livres de souvenirs",
in Pour en finir une bonne fois pour toute avec la culture, Solar Editeur)
lundi 3 mars 2008
Une étrange énigme
Apparemment, Walker s'était suicidé. Dose mortelle de pilules somnifères. Toutefois, quelque chose semblait louche à l'inspecteur Ford. Peut-être était-ce la position du cadavre, à l'intérieur du téléviseur.
Sur le sol se trouvait une lettre énigmatique :
"Chère Edna,
Mon gilet de laine me donne des démangeaisons, aussi ai-je décidé d'en finir avec la vie. Veille à ce que notre fils fasse bien ses tractions. Je te laisse la totalité de ma fortune à l'exception de mon chapeau de feutre, que je lègue par la présente au Planétarium. Je t'en prie, n'aie pas de chagrin pour moi, je me réjouis d'être mort, cela vaut mieux que de payer des traites. Adieu.
Henry.
P.S. Le moment n'est peut-être pas très bien choisi pour en parler, mais j'ai toutes les raisons de croire que ton frère entretient des relations coupables avec un poulet de Bresse."
Edna Walker se mordit nerveusement la lèvre inférieure :
-- Que pensez-vous, inspecteur ?
L'inspecteur Ford examina la bouteille de pilules somnifères sur la table de nuit :
-- Depuis combien de temps votre mari avait-il des insomnies ?
-- Depuis des années. C'était psychique. Il craignait que, s'il fermait les yeux, la municipalité n'en profite pour peindre une ligne jaune sur lui.
-- Je vois. Avait-il des ennemis ?
-- Pas vraiment, à part quelques gitans qui tiennent un salon de thé en banlieue. Une fois, il les a gravement outragés en enfilant un passe-montagne et en venant danser chez eux un dimanche de Sabbat.
L'inspecteur Ford remarqua un verre de lait à moitié vide sur le coin du bureau. Il était encore chaud.
-- Madame Walker, votre fils est-il au collège en ce moment ?
-- Je crains que non. Il a été expulsé la semaine dernière pour conduite immorale. Ça nous a fait l'effet d'une douche froide. On l'a surpris en train de noyer un nain dans une gamelle de sauce tartare. C'est le genre de choses qu'ils ne tolèrent pas dans les écoles chrétiennes.
-- Moi, la seule chose que je ne tolère pas, c'est le meurtre ! Votre fils est en état d'arrestation !
Pourquoi l'inspecteur Ford soupçonnait-il le fils de Walker d'avoir tué son père ?
On avait retrouvé des billets de banque dans les poches du cadavre. Un homme sur le point de se suicider aurait pris une carte de crédit.
(Dieu, Shakespeare et moi, 4e partie : Contestation et répression,
"Les problèmes policiers de l'inspecteur Ford")






