mardi 3 novembre 2009
Race, culture et respect
Claude Lévi-Strauss, 1908-2009
RACE ET CULTURE
Cliquez sur la photo pour écouter Claude Lévi-Strauss
ou, si le lien ne fonctionne pas : sur le site de l'UNESCO.
[La mission Claude Lévi-Strauss dans son campement, Amazonie, 1935 (musée du Quai Branly)]
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Extraits de la DÉCLARATION D'EXPERTS SUR LES QUESTIONS DE RACE (20 juillet 1950)
1. Les savants s’accordent en général à reconnaître que l’humanité est une et que tous les hommes appartiennent à la même espèce, Homo sapiens. […]
4. En résumé, le mot « race » désigne un groupe ou une population caractérisée par certaines concentrations, relatives quant à la fréquence et à la distribution de gènes ou de caractères physiques qui, au cours des temps, apparaissent, varient et souvent même disparaissent sous l’influence de facteurs d’isolement géographiques ou culturels. […]
5. Tels sont les faits scientifiques. Malheureusement dans la plupart des cas, le terme « race » n’est pas employé dans le sens défini ci-dessus. Beaucoup de gens appellent « race » tout groupe humain arbitrairement désigné comme tel. […]
6. […] Les graves erreurs entraînées par l’emploi du mot « race » dans le langage courant rendent souhaitable qu’on renonce complètement à ce terme lorsqu’on l’applique à l’espèce humaine et qu’on adopte l’expression de « groupes ethniques ».
7. Quelle est l’opinion des savants […] en ce moment la plupart d’entre eux sont d’accord pour diviser la majeure partie de l’espèce humaine en trois grands groupes, à savoir : le groupe mongoloïde ; le groupe négroïde ; le groupe caucasoïde.
9. Quelle que soit la classification qu’un anthropologue propose, il n’y fait jamais intervenir les caractères mentaux. […] Les tests ont démontré la ressemblance fondamentale des caractères intellectuels entre les différents groupes humains. […]
11. On n’a jamais pu démontrer de façon décisive l’existence de différences innées de tempérament entre groupes humains. […]
13. Tous les faits qui ont pu être recueillis concernant les croisements des races attestent qu’ils n’ont cessé de se produire depuis les temps les plus reculés. […] il n’a jamais pu être établi que les croisements de races aient des effets biologiques néfastes. […]
14. […] En réalité, la « race » est moins un phénomène biologique qu’un mythe social. Ce mythe a fait un mal immense sur le plan social et moral ; récemment encore, il a coûté d’innombrables vies et causé des souffrances incalculables […]
***
Examinons maintenant les incidences de toutes ces considérations sur le problème de l’égalité entre les hommes. Il faut affirmer tout d’abord, et de la manière la plus catégorique, que l’égalité en tant que principe moral ne repose nullement sur la thèse que tous les êtres humains sont également doués. […] On a cependant exagéré les caractères différentiels entre groupes humains et l’on s’en est servi pour contester la valeur du principe éthique de l’égalité. […] Enfin, les recherches biologiques viennent étayer l’éthique de la fraternité universelle […] Chaque être humain n’est qu’une parcelle de l’humanité, à laquelle il est indissolublement lié.
Lire le texte intégral : ici
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Extrait de la DÉCLARATION SUR LA RACE ET LES PRÉJUGÉS RACIAUX (27 novembre 1978)
Article 2
1. Toute théorie faisant état de la supériorité ou de l'infériorité intrinsèque de groupes raciaux ou ethniques qui donnerait aux uns le droit de dominer ou d'éliminer les autres, inférieurs présumés, ou fondant des jugements de valeur sur une différence raciale, est sans fondement scientifique et contraire aux principes moraux et éthiques de l'humanité.
2. Le racisme englobe les idéologies racistes, les attitudes fondées sur les préjugés raciaux, les comportements discriminatoires, les dispositions structurelles et les pratiques institutionnalisées qui provoquent l'inégalité raciale, ainsi que l'idée fallacieuse que les relations discriminatoires entre groupes sont moralement et scientifiquement justifiables; il se manifeste par des dispositions législatives ou réglementaires et par des pratiques discriminatoires, ainsi que par des croyances et des actes antisociaux; il entrave le développement de ses victimes, pervertit ceux qui le mettent en pratique, divise les nations au sein d'elles mêmes, constitue un obstacle à la coopération internationale, et crée des tensions politiques entre les peuples; il est contraire aux principes fondamentaux du droit international et, par conséquent, il trouble gravement la paix et la sécurité internationales.
3. Le préjugé racial, historiquement lié aux inégalités de pouvoir, se renforçant en raison des différences économiques et sociales entre les individus et les groupes humains, et visant encore aujourd'hui à justifier de telles inégalités, est totalement injustifié.
Lire le texte intégral : ici
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DIVERSITE ET RESPECT - Cérémonie du soixantième anniversaire de l’adoption de l’Acte constitutif de l’UNESCO (16 novembre 2005)
[...] Diversité culturelle et diversité biologique ne sont donc pas seulement des phénomènes du même type. Elles sont organiquement liées, et nous nous apercevons chaque jour davantage qu’à l’échelle humaine, le problème de la diversité culturelle reflète un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente, celui des rapports entre l’homme et les autres espèces vivantes, et qu’il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si l’on ne s’attaquait aussi à lui sur l’autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de chaque homme envers les cultures différentes de la sienne n’est qu’un cas particulier du respect qu’il devrait ressentir pour toutes les formes de la vie. En isolant l’homme du reste de la création, en définissant trop étroitement les limites qui l’en séparent, l’humanisme occidental hérité de l’Antiquité et de la Renaissance a permis que soient rejetées, hors des frontières arbitrairement tracées, des fractions chaque fois plus prochaines d’une humanité à laquelle on pouvait d’autant plus facilement refuser la même dignité qu’au reste, qu’on avait oublié que, si l’homme est respectable, c’est d’abord comme être vivant plutôt que comme seigneur et maître de la création : première reconnaissance qui l’eût contraint à faire preuve de respect envers tous les êtres vivants. [...]
(Source : site de l'UNESCO)
mercredi 16 septembre 2009
Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée
Missak Manouchian, 1906-1944
Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,
Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.
Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.
Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense.
Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération.
Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine. Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.
P.S. J'ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.
[Illustration : L'affiche rouge]
samedi 25 avril 2009
Paris. I - L'avenir (6)
[...]
Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s'appellera
point la France ; elle s'appellera l'Europe.
Elle s'appellera l'Europe au vingtième siècle, et, aux
siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s'appellera l'Humanité.
L'Humanité, nation définitive, est dès à présent entrevue
par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le
dix-neuvième siècle, c'est à la formation de l'Europe.
Vision majestueuse. Il y a dans l'embryogénie des peuples,
comme dans celle des êtres, une heure sublime de transparence. Le mystère
consent à se laisser regarder. Au moment où nous sommes, une gestation auguste
est visible dans les flancs de la civilisation. L'Europe, une, y germe. Un
peuple, qui sera la France sublimée, est en train d'éclore. L'ovaire profond du
progrès fécondé porte, sous cette forme dès à présent distincte, l'avenir.
Cette nation qui sera palpite dans l'Europe actuelle comme l'être ailé dans la
larve reptile. Au prochain siècle, elle déploiera ses deux ailes, faites, l'une
de liberté, l'autre de volonté.
Le continent fraternel, tel est l'avenir. Qu'on en prenne
son parti, cet immense bonheur est inévitable.
Avant d'avoir son peuple, l'Europe a sa ville. De ce peuple
qui n'existe pas encore, la capitale existe déjà. Cela semble un prodige, c'est
une loi. Le fœtus des nations se comporte comme le fœtus de l'homme, et la
mystérieuse construction de l'embryon, à la fois végétation et vie, commence
toujours par la tête.
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : Un panneau de l'expo pour
le bicentenaire d'Hugo au Sénat, 2002]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
vendredi 24 avril 2009
Paris. I - L'avenir (5)
[...]
Nulle part l'entrave,
partout la norme. Le collège normal, l'atelier normal, l'entrepôt normal, la
boutique normale, la ferme normale, le théâtre normal, la publicité normale, et
à côté la liberté. La liberté du cœur humain respectée au même titre que la
liberté de l'esprit humain, aimer étant aussi sacré que penser. Une vaste
marche en avant de la foule Idée conduite par l'esprit Légion. La circulation
décuplée ayant pour résultat la production et la consommation centuplées ; la
multiplication des pains, de miracle, devenue réalité ; les cours d'eau
endigués, ce qui empêchera les inondations, et empoissonnés, ce qui produira la
vie à bas prix ; l'industrie engendrant l'industrie, les bras appelant les bras,
l'œuvre faite se ramifiant en innombrables œuvres à faire, un perpétuel
recommencement sorti d'un perpétuel achèvement, et, en tout lieu, à toute
heure, sous la hache féconde du progrès, l'admirable renaissance des têtes de
l'hydre sainte du travail. Pour guerre l'émulation. L'émeute des intelligences
vers l'aurore. L'impatience du bien gourmandant les lenteurs et les timidités.
Toute autre colère disparue. Un peuple fouillant les flancs de la nuit et
opérant, au profit du genre humain, une immense extraction de clarté. Voilà
quelle sera cette nation. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "L’âne"[*], Carnet, septembre 1869. BNF]
*Dans ce dessin d'un âne, Victor Hugo reprend un thème qu'il a développé dans une œuvre, onze ans plus tôt, mettant en scène la confrontation de l'âne (qui lui donne son titre) et du penseur, et, plus récemment, dans L'Homme qui rit à travers les figures d'Ursus, l'homme et Homo, la bête. (source : BNF)
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
jeudi 23 avril 2009
Paris. I - L'avenir (4)
[...]
La nation centrale d'où ce
mouvement rayonnera sur tous les continents sera parmi les autres sociétés ce
qu'est la ferme modèle parmi les métairies. Elle sera plus que nation, elle
sera civilisation; elle sera mieux que civilisation, elle sera famille. Unité
de langue, unité de monnaie, unité de mètre, unité de méridien, unité de code ;
la circulation fiduciaire à son haut degré ; le papier-monnaie à coupon faisant
un rentier de quiconque a vingt francs dans son gousset ; une incalculable
plus-value résultant de l'abolition des parasitismes ; plus d'oisiveté l'arme au
bras ; la gigantesque dépense des guérites supprimée ; les quatre milliards que
coûtent annuellement les armées permanentes laissés dans la poche des citoyens ;
les quatre millions de jeunes travailleurs qu'annule honorablement l'uniforme
restitués au commerce, à l'agriculture et à l'industrie ; partout le fer disparu
sous la forme glaive et chaîne et reforgé sous la forme charrue ; la paix,
déesse à huit mamelles, majestueusement assise au milieu des hommes ; aucune
exploitation, ni des petits par les gros, ni des gros par les petits, et
partout la dignité de l'utilité de chacun sentie par tous ; l'idée de
domesticité purgée de l'idée de servitude ; l'égalité sortant toute construite
de l'instruction gratuite et obligatoire ; l'égout remplacé par le drainage ; le
châtiment remplacé par l'enseignement ; la prison transfigurée en école ;
l'ignorance, qui est la suprême indigence, abolie ; l'homme qui ne sait pas lire
aussi rare que l'aveugle-né ; le jus contra legem compris ; la politique résorbée
par la science ; la simplification des antagonismes produisant la simplification
des événements eux-mêmes ; le côté factice des faits s'éliminant ; pour loi,
l'incontestable, pour unique sénat, l'institut. Le gouvernement restreint à
cette vigilance considérable, la voirie, laquelle a deux nécessités,
circulation et sécurité. L'état n'intervenant jamais que pour offrir
gratuitement le patron et l'épure. Concurrence absolue des à peu près en
présence du type, marquant l'étiage du progrès. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "Miseria". Plume, encre brune et lavis sur crayon de graphite,
sur papier vergé beige. Paris, Maison de Victor Hugo. BNF]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
mercredi 22 avril 2009
Paris. I - L'avenir (3)
[...] Cette nation aura pour
législation un fac-simile, le plus ressemblant possible, du droit naturel. Sous
l'influence de cette nation motrice, les incommensurables friches d'Amérique,
d'Asie, d'Afrique et d'Australie seront offertes aux émigrations civilisantes ;
les huit cent mille bœufs, annuellement brûlés pour les peaux dans l'Amérique
du Sud, seront mangés ; elle fera ce raisonnement que, s'il y a des bœufs d'un
côté de l'Atlantique, il y a des bouches qui ont faim de l'autre côté. Sous son
impulsion, la longue traînée des misérables envahira magnifiquement les grasses
et riches solitudes inconnues ; on ira aux Californies ou aux Tasmanies, non
pour l'or, trompe-l'œil et grossier appât d'aujourd'hui, mais pour la terre ;
les meurt-de-faim et les va-nu-pieds, ces frères douloureux et vénérables de
nos splendeurs myopes et de nos prospérités égoïstes, auront, en dépit de
Malthus, leur table servie sous le même soleil ; l'humanité essaimera hors de la
cité-mère, devenue étroite, et couvrira de ses ruches les continents ; les
solutions probables des problèmes qui mûrissent, la locomotion aérienne
pondérée et dirigée, le ciel peuplé d'air-navires, aideront à ces dispersions
fécondes et verseront de toutes parts la vie sur ce vaste fourmillement des
travailleurs ; le globe sera la maison de l'homme, et rien n'en sera perdu ; le
Corrientes, par exemple, ce gigantesque appareil hydraulique naturel, ce réseau
veineux de rivières et de fleuves, cette prodigieuse canalisation toute faite,
traversée aujourd'hui par la nage des bisons et charriant des arbres morts,
portera et nourrira cent villes ; quiconque voudra aura sur un sol vierge un
toit, un champ, un bien-être, une richesse, à la seule condition d'élargir à
toute la terre l'idée patrie ; et de se considérer comme citoyen et laboureur du
monde ; de sorte que la propriété, ce grand droit humain, cette suprême liberté,
cette maîtrise de l'esprit sur la matière, cette souveraineté de l'homme
interdite à la bête, loin d'être supprimée, sera démocratisée et universalisée.
Il n'y aura plus de ligatures ; ni péages aux ponts, ni octrois aux villes, ni
douanes aux états, ni isthmes aux océans, ni préjugés aux âmes. Les initiatives
en éveil et en quête feront le même bruit d'ailes que les abeilles. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "Les bas-fonds parisiens, la soupe des Capucins", Paris, BNF]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
mardi 21 avril 2009
Paris. I - L'avenir (2)
[...] Elle aura pour « l'autorité »
à peu près le respect que nous avons pour l'orthodoxie ; un procès de presse lui
semblera ce que nous semblerait un procès d'hérésie ; elle admettra la vindicte
contre les écrivains juste comme nous admettons la vindicte contre les
astronomes, et, sans rapprocher autrement Béranger* de Galilée, elle ne
comprendra pas plus Béranger en cellule que Galilée en prison. E pur si muove* loin
d'être sa peur, sera sa joie. Elle aura la suprême justice de la bonté. Elle
sera pudique et indignée devant les barbaries. La vision d'un échafaud dressé
lui fera affront. Chez cette nation, la pénalité fondra et décroîtra dans
l'instruction grandissante comme la glace au soleil levant. La circulation sera
préférée à la stagnation. On ne s'empêchera plus de passer. Aux fleuves
frontières succéderont les fleuves artères. Couper un pont sera aussi
impossible que couper une tête. La poudre à canon sera poudre à forage ; le
salpêtre, qui a pour utilité actuelle de percer les poitrines, aura pour
fonction de percer les montagnes. Les avantages de la balle cylindrique sur la
balle ronde, du silex sur la mèche, de la capsule sur le silex, et de la bascule
sur la capsule, seront méconnus. On sera froid pour les merveilleuses
couleuvrines de treize pieds de long, en fonte frettée, pouvant tirer, au choix
des personnes, le boulet creux et le boulet plein. On sera ingrat pour
Chassepot dépassant Dreyse et pour Bonnin dépassant Chassepot. Qu'au
dix-neuvième siècle, le continent, pour l'avantage de détruire une bourgade,
Sébastopol, ait sacrifié la population d'une capitale, sept cent
quatre vingt-cinq mille hommes [1] cela semblera glorieux, mais singulier. Cette
nation estimera un tunnel sous les Alpes plus que la gargousse Armstrong. Elle
poussera l'ignorance au point de ne pas savoir qu'on fabriquait en 1866 un
canon pesant vingt-trois tonnes appelé Bigwill. D'autres beautés et
magnificences du temps présent seront perdues ; par exemple, chez ces gens-là,
on ne verra plus de ces budgets, tels que celui de la France actuelle, lequel
fait tous les ans une pyramide d'or de dix pieds carrés de base et de trente
pieds de haut. Une pauvre petite île comme Jersey y regardera à deux fois avant
de se passer, comme elle l'a fait le 6 août 1866, la fantaisie d'un pendu [2]
dont le gibet coûte deux mille huit cents francs. On n'aura pas de ces dépenses
de luxe. [...]
Notes :
[1] :
| Armée | Années | Tués. | Morts à la suite de blessures ou de maladies | Total |
| française | 1854-1856 | 10,240 | 85,375 | 95,615 |
| anglaise | 1854-1856 | 2,755 | 19,427 | 22,182 |
| piémontaise | 1855-1856 | 12 | 2,182 | 2,194 |
| turque | 1853-1856 | 10,000 | 25,000 | 35,000 |
| russe | 1853-1856 | 30,000 | 600,000 | 630,000 |
| (Total) |
53,007 | 731,984 | 784,991 |
[2] : Bradley. On croit en ce moment s'apercevoir qu'il était innocent.
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "Vieux pont à Vianden" 14 juillet 1871
Plume, encres brune et violette et lavis,
gouache, grattages, sur un feuillet d'album.
Paris, Maison de Victor Hugo, BNF]
*P.-J. de Béranger : chansonnier français (1780-1857), connu pour son engagement libéral. A
partir de 1815 (retour de Luis XVIII) il s’oppose fortement à la
Restauration en exploitant le thème de la liberté dans ses chansons qui deviennent
une arme politique réelle à une époque où la liberté de la presse n’existe pas.
A partir de 1820, il devient l’un des principaux porte-drapeaux des idées
libérales et son œuvre de poète pamphlétaire connaît un succès considérable. Ce
succès lui vaut d’être condamné à plusieurs reprises de 1821 à 1830 (amendes,
prison) mais n’en est que renforcé. Après la révolution de 1830 il s’attaque
principalement à des sujets philosophiques et humanitaires et restera toujours indépendant
du pouvoir, refusant les fonctions officielles qu’on lui offrira.
*E pur si mueve : "Et pourtant elle se meut". C'est sur ces mots marmonnés que Galileo Galilei quitta la session de l'Inquisition qui l'avait déclaré coupable à l'issue de son procès pour hérésie.
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
lundi 20 avril 2009
Paris. I - L'avenir (1)
Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette
nation sera grande, ce qui ne l'empêchera pas d'être libre. Elle sera
illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l'humanité.
Elle aura la gravité douce d'une aînée. Elle s'étonnera de la gloire
des projectiles coniques, et elle aura quelque peine à faire la
différence entre un général d'armée et un boucher ; la pourpre de l'un
ne lui semblera pas très distincte du rouge de l'autre. Une bataille
entre Italiens et Allemands, entre Anglais et Russes, entre Prussiens
et Français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre Picards et Bourguignons. Elle considérera le gaspillage du sang humain
comme inutile. Elle n'éprouvera que médiocrement l'admiration d'un gros
chiffre d'hommes tués. Le haussement d'épaules que nous avons devant
l'Inquisition, elle l'aura devant la guerre. Elle regardera le champ de
bataille de Sadowa de l'air dont nous regarderions le quemadero de
Séville. Elle trouvera bête cette oscillation de la victoire
aboutissant invariablement à de funèbres remises en équilibre, et
Austerlitz toujours soldé par Waterloo. Elle aura pour « l'autorité » à
peu près le respect que nous avons pour l'orthodoxie ; un procès de
presse lui semblera ce que nous semblerait un procès d'hérésie ; elle
admettra la vindicte contre les écrivains juste comme nous admettons la
vindicte contre les astronomes, et, sans rapprocher autrement Béranger*
de Galilée, elle ne comprendra pas plus Béranger en cellule que Galilée
en prison. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
*P.-J. de Béranger : chansonnier français (1780-1857), connu pour son engagement libéral. A
partir de 1815 (retour de Louis XVIII) il s’oppose fortement à la
Restauration en exploitant le thème de la liberté dans ses chansons qui deviennent
une arme politique réelle à une époque où la liberté de la presse n’existe pas.
A partir de 1820, il devient l’un des principaux porte-drapeaux des idées
libérales et son œuvre de poète pamphlétaire connaît un succès considérable. Ce
succès lui vaut d’être condamné à plusieurs reprises de 1821 à 1830 (amendes,
prison) mais n’en est que renforcé. Après la révolution de 1830 il s’attaque
principalement à des sujets philosophiques et humanitaires et restera toujours indépendant
des organes du pouvoir, refusant les fonctions officielles qu’on lui offrira.
[Illustration : Discours de l'exil, 1851-1854, BNF]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
mercredi 5 novembre 2008
Timeless creed
[...]
This election had many firsts and many stories that will be told for generations. But one that's on my mind tonight's about a woman who cast her ballot in Atlanta. She's a lot like the millions of others who stood in line to make their voice heard in this election except for one thing: Ann Nixon Cooper is 106 years old.
She was born just a generation past slavery, a time when there were no cars on the road or planes in the sky, when someone like her couldn't vote for two reasons -- because she was a woman and because of the color of her skin.
And tonight, I think about all that she's seen throughout her century in America -- the heartache and the hope; the struggle and the progress; the times we were told that we can't, and the people who pressed on with that American creed: Yes, we can.
At a time when women's voices were silenced and their hopes dismissed, she lived to see them stand up and speak out and reach for the ballot. Yes, we can.
When there was despair in the Dust Bowl and depression across the land, she saw a nation conquer fear itself with a New Deal, new jobs, a new sense of common purpose. Yes, we can.
When the bombs fell on our harbor and tyranny threatened the world, she was there to witness a generation rise to greatness and a democracy was saved. Yes, we can.
She was there for the buses in Montgomery, the hoses in Birmingham, a bridge in Selma, and a preacher from Atlanta who told a people that "we shall overcome." Yes, we can.
A man touched down on the moon, a wall came down in Berlin, a world was connected by our own science and imagination.
And this year, in this election, she touched her finger to a screen, and cast her vote, because after 106 years in America, through the best of times and the darkest of hours, she knows how America can change. Yes, we can.
America, we have come so far. We have seen so much. But there is so much more to do. So tonight, let us ask ourselves -- if our children should live to see the next century; if my daughters should be so lucky to live as long as Ann Nixon Cooper, what change will they see? What progress will we have made?
This is our chance to answer that call. This is our moment.
This is our time, to put our people back to work and open doors of opportunity for our kids; to restore prosperity and promote the cause of peace; to reclaim the American dream and reaffirm that fundamental truth, that out of many, we are one; that while we breathe, we hope. And where we are met with cynicism and doubts and those who tell us that we can't, we will respond with that timeless creed that sums up the spirit of a people: Yes, we can.
[Nov. 5, 2008]
dimanche 10 août 2008
"I Have a Dream" (+ trad.)
(Vidéo du discours plus bas)
Pour lire le discours intégral et sa traduction,
cliquez sur le sigle :
August 28, 1963, Lincoln Memorial, Washington DC.
[...]
Let us not wallow in the valley of despair, I say to you today, my friends.
And so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American dream.
I have a dream that one day this nation will rise up and live out the true meaning of its creed: "We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal."
I have a dream that one day on the red hills of Georgia, the sons of former slaves and the sons of former slave owners will be able to sit down together at the table of brotherhood.
I have a dream that one day even the state of Mississippi, a state sweltering with the heat of injustice, sweltering with the heat of oppression, will be transformed into an oasis of freedom and justice.
I have a dream that my four little children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of their skin but by the content of their character.
I have a dream today!
I have a dream that one day, down in Alabama, with its vicious racists, with its governor having his lips dripping with the words of "interposition" and "nullification" -- one day right there in Alabama little black boys and black girls will be able to join hands with little white boys and white girls as sisters and brothers.
I have a dream today!
I have a dream that one day every valley shall be exalted, and every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plain, and the crooked places will be made straight; "and the glory of the Lord shall be revealed and all flesh shall see it together.
This is our hope, and this is the faith that I go back to the South with.
With this faith, we will be able to hew out of the mountain of despair a stone of hope. With this faith, we will be able to transform the jangling discords of our nation into a beautiful symphony of brotherhood. With this faith, we will be able to work together, to pray together, to struggle together, to go to jail together, to stand up for freedom together, knowing that we will be free one day.
And this will be the day -- this will be the day when all of God's children will be able to sing with new meaning:
My country 'tis of thee, sweet land of liberty, of thee I sing.
Land where my fathers died, land of the Pilgrim's pride,
From every mountainside, let freedom ring!
And if America is to be a great nation, this must become true.
And so let freedom ring from the prodigious hilltops of New Hampshire.
Let freedom ring from the mighty mountains of New York.
Let freedom ring from the heightening Alleghenies of Pennsylvania.
Let freedom ring from the snow-capped Rockies of Colorado.
Let freedom ring from the curvaceous slopes of California.
But not only that:
Let freedom ring from Stone Mountain of Georgia.
Let freedom ring from Lookout Mountain of Tennessee.
Let freedom ring from every hill and molehill of Mississippi.
From every mountainside, let freedom ring.
And when this happens, when we allow freedom ring, when we let it ring from every village and every hamlet, from every state and every city, we will be able to speed up that day when all of God's children, black men and white men, Jews and Gentiles, Protestants and Catholics, will be able to join hands and sing in the words of the old Negro spiritual:
Free at last! Free at last!
Thank God Almighty, we are free at last!
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Le discours dans son intégralité :





