mardi 3 novembre 2009
Race, culture et respect
Claude Lévi-Strauss, 1908-2009
RACE ET CULTURE
Cliquez sur la photo pour écouter Claude Lévi-Strauss
ou, si le lien ne fonctionne pas : sur le site de l'UNESCO.
[La mission Claude Lévi-Strauss dans son campement, Amazonie, 1935 (musée du Quai Branly)]
- - - - - - - - - -
Extraits de la DÉCLARATION D'EXPERTS SUR LES QUESTIONS DE RACE (20 juillet 1950)
1. Les savants s’accordent en général à reconnaître que l’humanité est une et que tous les hommes appartiennent à la même espèce, Homo sapiens. […]
4. En résumé, le mot « race » désigne un groupe ou une population caractérisée par certaines concentrations, relatives quant à la fréquence et à la distribution de gènes ou de caractères physiques qui, au cours des temps, apparaissent, varient et souvent même disparaissent sous l’influence de facteurs d’isolement géographiques ou culturels. […]
5. Tels sont les faits scientifiques. Malheureusement dans la plupart des cas, le terme « race » n’est pas employé dans le sens défini ci-dessus. Beaucoup de gens appellent « race » tout groupe humain arbitrairement désigné comme tel. […]
6. […] Les graves erreurs entraînées par l’emploi du mot « race » dans le langage courant rendent souhaitable qu’on renonce complètement à ce terme lorsqu’on l’applique à l’espèce humaine et qu’on adopte l’expression de « groupes ethniques ».
7. Quelle est l’opinion des savants […] en ce moment la plupart d’entre eux sont d’accord pour diviser la majeure partie de l’espèce humaine en trois grands groupes, à savoir : le groupe mongoloïde ; le groupe négroïde ; le groupe caucasoïde.
9. Quelle que soit la classification qu’un anthropologue propose, il n’y fait jamais intervenir les caractères mentaux. […] Les tests ont démontré la ressemblance fondamentale des caractères intellectuels entre les différents groupes humains. […]
11. On n’a jamais pu démontrer de façon décisive l’existence de différences innées de tempérament entre groupes humains. […]
13. Tous les faits qui ont pu être recueillis concernant les croisements des races attestent qu’ils n’ont cessé de se produire depuis les temps les plus reculés. […] il n’a jamais pu être établi que les croisements de races aient des effets biologiques néfastes. […]
14. […] En réalité, la « race » est moins un phénomène biologique qu’un mythe social. Ce mythe a fait un mal immense sur le plan social et moral ; récemment encore, il a coûté d’innombrables vies et causé des souffrances incalculables […]
***
Examinons maintenant les incidences de toutes ces considérations sur le problème de l’égalité entre les hommes. Il faut affirmer tout d’abord, et de la manière la plus catégorique, que l’égalité en tant que principe moral ne repose nullement sur la thèse que tous les êtres humains sont également doués. […] On a cependant exagéré les caractères différentiels entre groupes humains et l’on s’en est servi pour contester la valeur du principe éthique de l’égalité. […] Enfin, les recherches biologiques viennent étayer l’éthique de la fraternité universelle […] Chaque être humain n’est qu’une parcelle de l’humanité, à laquelle il est indissolublement lié.
Lire le texte intégral : ici
- - - - - - - - - -
Extrait de la DÉCLARATION SUR LA RACE ET LES PRÉJUGÉS RACIAUX (27 novembre 1978)
Article 2
1. Toute théorie faisant état de la supériorité ou de l'infériorité intrinsèque de groupes raciaux ou ethniques qui donnerait aux uns le droit de dominer ou d'éliminer les autres, inférieurs présumés, ou fondant des jugements de valeur sur une différence raciale, est sans fondement scientifique et contraire aux principes moraux et éthiques de l'humanité.
2. Le racisme englobe les idéologies racistes, les attitudes fondées sur les préjugés raciaux, les comportements discriminatoires, les dispositions structurelles et les pratiques institutionnalisées qui provoquent l'inégalité raciale, ainsi que l'idée fallacieuse que les relations discriminatoires entre groupes sont moralement et scientifiquement justifiables; il se manifeste par des dispositions législatives ou réglementaires et par des pratiques discriminatoires, ainsi que par des croyances et des actes antisociaux; il entrave le développement de ses victimes, pervertit ceux qui le mettent en pratique, divise les nations au sein d'elles mêmes, constitue un obstacle à la coopération internationale, et crée des tensions politiques entre les peuples; il est contraire aux principes fondamentaux du droit international et, par conséquent, il trouble gravement la paix et la sécurité internationales.
3. Le préjugé racial, historiquement lié aux inégalités de pouvoir, se renforçant en raison des différences économiques et sociales entre les individus et les groupes humains, et visant encore aujourd'hui à justifier de telles inégalités, est totalement injustifié.
Lire le texte intégral : ici
- - - - - - - - - -
DIVERSITE ET RESPECT - Cérémonie du soixantième anniversaire de l’adoption de l’Acte constitutif de l’UNESCO (16 novembre 2005)
[...] Diversité culturelle et diversité biologique ne sont donc pas seulement des phénomènes du même type. Elles sont organiquement liées, et nous nous apercevons chaque jour davantage qu’à l’échelle humaine, le problème de la diversité culturelle reflète un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente, celui des rapports entre l’homme et les autres espèces vivantes, et qu’il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si l’on ne s’attaquait aussi à lui sur l’autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de chaque homme envers les cultures différentes de la sienne n’est qu’un cas particulier du respect qu’il devrait ressentir pour toutes les formes de la vie. En isolant l’homme du reste de la création, en définissant trop étroitement les limites qui l’en séparent, l’humanisme occidental hérité de l’Antiquité et de la Renaissance a permis que soient rejetées, hors des frontières arbitrairement tracées, des fractions chaque fois plus prochaines d’une humanité à laquelle on pouvait d’autant plus facilement refuser la même dignité qu’au reste, qu’on avait oublié que, si l’homme est respectable, c’est d’abord comme être vivant plutôt que comme seigneur et maître de la création : première reconnaissance qui l’eût contraint à faire preuve de respect envers tous les êtres vivants. [...]
(Source : site de l'UNESCO)
mercredi 30 septembre 2009
Je voudrais pas crever
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir
Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche
Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort...
(in Je voudrais pas crever, publié en 1962)
mercredi 16 septembre 2009
Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée
Missak Manouchian, 1906-1944
Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,
Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.
Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.
Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense.
Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération.
Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine. Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.
P.S. J'ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.
[Illustration : L'affiche rouge]
mardi 23 juin 2009
Le politique
Ils ont sonné à ma porte
Je suis sorti de mon lit
Ils sont entrés dans ma chambre
Ils m'ont dit de m'habiller
Le soleil par la fenêtre
Ruisselait sur le plancher
Ils m'ont dit mets tes chaussures
On chantait sur le palier
J'ai descendu l'escalier
Entre leurs deux uniformes
Adossé à une borne
Un clochard se réveillait
Ils me donneront la fièvre
La lumière dans les yeux
Ils me casseront les jambes
A coups de souliers ferrés
Mais je ne dirai rien
Car je n'ai rien à dire
Je crois à ce que j'aime
Et vous le savez bien
Ils m'ont emmené là-bas
Dans la grande salle rouge
Ils m'ont parqué dans un coin
Comme un meuble... comme un chien
Ils m'ont demandé mon âge
J'ai répondu vingt-sept ans
Ils ont écrit des mensonges
Sur des registres pesants
Ils voulaient que je répète
Tout ce que j'avais chanté
Il y avait une mouche
Sur la manche du greffier
Qui vous a donné le droit
De juger votre prochain
Votre robe de drap noir
Ou vos figures de deuil
Je ne vous dirai rien
Car je n'ai rien à dire
Je crois à ce que j'aime
Et vous le savez bien
Ils m'ont remis dans la cage
Ils reviennent tous les jours
Ils veulent que je leur parle
Je me moque des discours
Je me moque de menaces
Je me moque de vos coups
Le soleil vient à sept heures
M'éveiller dans mon cachot
Un jour avant le soleil
Quelqu'un viendra me chercher
On coupera ma chemise
On me liera les poignets
Si vous voulez que je vive
Mettez-moi en liberté
Si vous voulez que je meure
A quoi bon me torturer
Car je ne dirai rien
Je n'ai rien à vous dire
Je crois à ce que j'aime
Et vous le savez bien
jeudi 21 mai 2009
La parole en archipel
DANS L'ESPACE
Le soleil volait bas, aussi bas que l'oiseau. La nuit les éteignit tous les deux. Je les aimais.
LIGNE DE FOI
La faveur des étoiles est de nous inviter à parler, de nous montrer que nous ne sommes pas seuls, que l'aurore a un toit et mon feu tes deux mains.
(in La Parole en archipel, 1962)
lundi 18 mai 2009
Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments
Madame de La Fayette, 1634–1693
[...]
— Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paraître ; néanmoins je ne saurais vous avouer, sans honte, que la certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le suis, me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur ; peut-être aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre ; et mes actions involontaires, ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter.
— Ah ! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le silence que vous m'imposez : vous me faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur.
— J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire ; mais elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l'avez fait connaître, et que je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.
« Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher. Il y en a peu à qui vous ne plaisiez ; mon expérience me ferait croire qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet état néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la souffrance ; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari, quand on n'a à lui reprocher que de n'avoir plus d'amour ? Quand je pourrais m'accoutumer à cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre ? Il est impossible, continua-t-elle, de passer par-dessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l'état où je suis, et dans les résolution que j'ai prises de n'en sortir jamais.
— Hé ! croyez-vous le pouvoir, Madame ? s'écria monsieur de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore, et qui est assez heureux pour vous plaire ? Il est plus difficile que vous ne pensez, Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point d'exemple ; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et j'espère que vous les suivrez malgré vous.
— Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends, répliqua madame de Clèves ; je me défie de mes forces au milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monsieur de Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir. Mais quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance interdit tout commerce entre nous.
Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont un cœur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes : — Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la mort de monsieur de Clèves ? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être engagée ? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible ?
— Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous seule vous opposez à mon bonheur ; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.
— Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer, et cet objet funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu ; croyez que les sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle ; voici une conversation qui me fait honte : rendez-en compte à monsieur le vidame ; j'y consens, et je vous en prie.
(in La Princesse de Clèves, 1678)
samedi 25 avril 2009
Paris. I - L'avenir (6)
[...]
Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s'appellera
point la France ; elle s'appellera l'Europe.
Elle s'appellera l'Europe au vingtième siècle, et, aux
siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s'appellera l'Humanité.
L'Humanité, nation définitive, est dès à présent entrevue
par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le
dix-neuvième siècle, c'est à la formation de l'Europe.
Vision majestueuse. Il y a dans l'embryogénie des peuples,
comme dans celle des êtres, une heure sublime de transparence. Le mystère
consent à se laisser regarder. Au moment où nous sommes, une gestation auguste
est visible dans les flancs de la civilisation. L'Europe, une, y germe. Un
peuple, qui sera la France sublimée, est en train d'éclore. L'ovaire profond du
progrès fécondé porte, sous cette forme dès à présent distincte, l'avenir.
Cette nation qui sera palpite dans l'Europe actuelle comme l'être ailé dans la
larve reptile. Au prochain siècle, elle déploiera ses deux ailes, faites, l'une
de liberté, l'autre de volonté.
Le continent fraternel, tel est l'avenir. Qu'on en prenne
son parti, cet immense bonheur est inévitable.
Avant d'avoir son peuple, l'Europe a sa ville. De ce peuple
qui n'existe pas encore, la capitale existe déjà. Cela semble un prodige, c'est
une loi. Le fœtus des nations se comporte comme le fœtus de l'homme, et la
mystérieuse construction de l'embryon, à la fois végétation et vie, commence
toujours par la tête.
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : Un panneau de l'expo pour
le bicentenaire d'Hugo au Sénat, 2002]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
vendredi 24 avril 2009
Paris. I - L'avenir (5)
[...]
Nulle part l'entrave,
partout la norme. Le collège normal, l'atelier normal, l'entrepôt normal, la
boutique normale, la ferme normale, le théâtre normal, la publicité normale, et
à côté la liberté. La liberté du cœur humain respectée au même titre que la
liberté de l'esprit humain, aimer étant aussi sacré que penser. Une vaste
marche en avant de la foule Idée conduite par l'esprit Légion. La circulation
décuplée ayant pour résultat la production et la consommation centuplées ; la
multiplication des pains, de miracle, devenue réalité ; les cours d'eau
endigués, ce qui empêchera les inondations, et empoissonnés, ce qui produira la
vie à bas prix ; l'industrie engendrant l'industrie, les bras appelant les bras,
l'œuvre faite se ramifiant en innombrables œuvres à faire, un perpétuel
recommencement sorti d'un perpétuel achèvement, et, en tout lieu, à toute
heure, sous la hache féconde du progrès, l'admirable renaissance des têtes de
l'hydre sainte du travail. Pour guerre l'émulation. L'émeute des intelligences
vers l'aurore. L'impatience du bien gourmandant les lenteurs et les timidités.
Toute autre colère disparue. Un peuple fouillant les flancs de la nuit et
opérant, au profit du genre humain, une immense extraction de clarté. Voilà
quelle sera cette nation. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "L’âne"[*], Carnet, septembre 1869. BNF]
*Dans ce dessin d'un âne, Victor Hugo reprend un thème qu'il a développé dans une œuvre, onze ans plus tôt, mettant en scène la confrontation de l'âne (qui lui donne son titre) et du penseur, et, plus récemment, dans L'Homme qui rit à travers les figures d'Ursus, l'homme et Homo, la bête. (source : BNF)
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
jeudi 23 avril 2009
Paris. I - L'avenir (4)
[...]
La nation centrale d'où ce
mouvement rayonnera sur tous les continents sera parmi les autres sociétés ce
qu'est la ferme modèle parmi les métairies. Elle sera plus que nation, elle
sera civilisation; elle sera mieux que civilisation, elle sera famille. Unité
de langue, unité de monnaie, unité de mètre, unité de méridien, unité de code ;
la circulation fiduciaire à son haut degré ; le papier-monnaie à coupon faisant
un rentier de quiconque a vingt francs dans son gousset ; une incalculable
plus-value résultant de l'abolition des parasitismes ; plus d'oisiveté l'arme au
bras ; la gigantesque dépense des guérites supprimée ; les quatre milliards que
coûtent annuellement les armées permanentes laissés dans la poche des citoyens ;
les quatre millions de jeunes travailleurs qu'annule honorablement l'uniforme
restitués au commerce, à l'agriculture et à l'industrie ; partout le fer disparu
sous la forme glaive et chaîne et reforgé sous la forme charrue ; la paix,
déesse à huit mamelles, majestueusement assise au milieu des hommes ; aucune
exploitation, ni des petits par les gros, ni des gros par les petits, et
partout la dignité de l'utilité de chacun sentie par tous ; l'idée de
domesticité purgée de l'idée de servitude ; l'égalité sortant toute construite
de l'instruction gratuite et obligatoire ; l'égout remplacé par le drainage ; le
châtiment remplacé par l'enseignement ; la prison transfigurée en école ;
l'ignorance, qui est la suprême indigence, abolie ; l'homme qui ne sait pas lire
aussi rare que l'aveugle-né ; le jus contra legem compris ; la politique résorbée
par la science ; la simplification des antagonismes produisant la simplification
des événements eux-mêmes ; le côté factice des faits s'éliminant ; pour loi,
l'incontestable, pour unique sénat, l'institut. Le gouvernement restreint à
cette vigilance considérable, la voirie, laquelle a deux nécessités,
circulation et sécurité. L'état n'intervenant jamais que pour offrir
gratuitement le patron et l'épure. Concurrence absolue des à peu près en
présence du type, marquant l'étiage du progrès. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "Miseria". Plume, encre brune et lavis sur crayon de graphite,
sur papier vergé beige. Paris, Maison de Victor Hugo. BNF]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
mercredi 22 avril 2009
Paris. I - L'avenir (3)
[...] Cette nation aura pour
législation un fac-simile, le plus ressemblant possible, du droit naturel. Sous
l'influence de cette nation motrice, les incommensurables friches d'Amérique,
d'Asie, d'Afrique et d'Australie seront offertes aux émigrations civilisantes ;
les huit cent mille bœufs, annuellement brûlés pour les peaux dans l'Amérique
du Sud, seront mangés ; elle fera ce raisonnement que, s'il y a des bœufs d'un
côté de l'Atlantique, il y a des bouches qui ont faim de l'autre côté. Sous son
impulsion, la longue traînée des misérables envahira magnifiquement les grasses
et riches solitudes inconnues ; on ira aux Californies ou aux Tasmanies, non
pour l'or, trompe-l'œil et grossier appât d'aujourd'hui, mais pour la terre ;
les meurt-de-faim et les va-nu-pieds, ces frères douloureux et vénérables de
nos splendeurs myopes et de nos prospérités égoïstes, auront, en dépit de
Malthus, leur table servie sous le même soleil ; l'humanité essaimera hors de la
cité-mère, devenue étroite, et couvrira de ses ruches les continents ; les
solutions probables des problèmes qui mûrissent, la locomotion aérienne
pondérée et dirigée, le ciel peuplé d'air-navires, aideront à ces dispersions
fécondes et verseront de toutes parts la vie sur ce vaste fourmillement des
travailleurs ; le globe sera la maison de l'homme, et rien n'en sera perdu ; le
Corrientes, par exemple, ce gigantesque appareil hydraulique naturel, ce réseau
veineux de rivières et de fleuves, cette prodigieuse canalisation toute faite,
traversée aujourd'hui par la nage des bisons et charriant des arbres morts,
portera et nourrira cent villes ; quiconque voudra aura sur un sol vierge un
toit, un champ, un bien-être, une richesse, à la seule condition d'élargir à
toute la terre l'idée patrie ; et de se considérer comme citoyen et laboureur du
monde ; de sorte que la propriété, ce grand droit humain, cette suprême liberté,
cette maîtrise de l'esprit sur la matière, cette souveraineté de l'homme
interdite à la bête, loin d'être supprimée, sera démocratisée et universalisée.
Il n'y aura plus de ligatures ; ni péages aux ponts, ni octrois aux villes, ni
douanes aux états, ni isthmes aux océans, ni préjugés aux âmes. Les initiatives
en éveil et en quête feront le même bruit d'ailes que les abeilles. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "Les bas-fonds parisiens, la soupe des Capucins", Paris, BNF]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR





