jeudi 12 novembre 2009
Trois femmes puissantes
Marie NDiaye, 1967-
I
Et celui qui l'accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la reproduire et la répandre lui-même, cet homme se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule de néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n'avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu'elle semblait impérissable.
Il gardait les mains croisées sur son ventre et la tête inclinée sur le côté, et cette tête était grise et ce ventre saillant et mou sous la chemise blanche, au-dessus de la ceinture du pantalon.
Il était là, nimbé de brillance froide, tombé sans doute sur le seuil de sa maison arrogante depuis la branche de quelque flamboyant dont le jardin était planté car, se dit Norah, elle s'était approchée de la maison en fixant du regard la porte d'entrée à travers la grille et ne l'avait pas vue s'ouvrir pour livrer passage à son père - et voilà que, pourtant, il lui était apparu dans le jour finissant, cet homme irradiant et déchu dont un monstrueux coup de masse sur le crâne semblait avoir ravalé les proportions harmonieuses que Norah se rappelait à celles d'un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves.
Il était simplement là, ayant quitté peut-être d'un coup d'ailes la grosse branche du flamboyant qui ombrageait de jaune la maison, pour atterrir pesamment sur le seuil de béton fissuré, et c'était comme si seul le hasard portait les pas de Norah vers la grille à cet instant.
(in Trois femmes puissantes (incipit), Gallimard 2009)
samedi 7 novembre 2009
A Mercy
[...] I walk the night through. Alone. It is hard without Sir's boots. Wearing them I could cross a stony riverbed. Move quickly through forests and down hills of nettles. What I read or cipher is useless now. Heads of dogs, garden snakes, all that is pointless. But my way is clear after losing you who I am thinking always as my life and my security from harm, from any who look closely at me only to throw me away. From all those who believe thet have claim and rule over me. I am nothing to you. You say I am wilderness. I am. Is that a tremble on your mouth, in your eyes? Are you afraid? You should be. The hammer strikes air many times before it gets to you where it dies in weakness. You wrestle it from me and toss it away. Our clashing is long. I bare my teeth to bite you, to tear you open. Malaik is screaming. You pull my arms behind me. I twist away and escape you. The tongues are there, close by. I am swinging and swinging hard. Seeing you stagger and bleed I run. Then walk. Then float. An ice floe cut away from the riverbank into deep winter. I have no shoes. I have no kicking heart no home no tomorrow. I walk the day. I walk the night. The feathers close. For now.
It is three months since I run from you and I never before see leaves make such blood and brass. Color so loud it hurts the eye and for relief I must stare at the heavens high above the tree line. At night when day-bright gives way to stars jeweling the cold black sky, I leave Lina sleeping and come to this room.
(in A Mercy, Knopf edition, 2008)
[Illustration : The Seattle Times]
mardi 3 novembre 2009
Race, culture et respect
Claude Lévi-Strauss, 1908-2009
RACE ET CULTURE
Cliquez sur la photo pour écouter Claude Lévi-Strauss
ou, si le lien ne fonctionne pas : sur le site de l'UNESCO.
[La mission Claude Lévi-Strauss dans son campement, Amazonie, 1935 (musée du Quai Branly)]
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Extraits de la DÉCLARATION D'EXPERTS SUR LES QUESTIONS DE RACE (20 juillet 1950)
1. Les savants s’accordent en général à reconnaître que l’humanité est une et que tous les hommes appartiennent à la même espèce, Homo sapiens. […]
4. En résumé, le mot « race » désigne un groupe ou une population caractérisée par certaines concentrations, relatives quant à la fréquence et à la distribution de gènes ou de caractères physiques qui, au cours des temps, apparaissent, varient et souvent même disparaissent sous l’influence de facteurs d’isolement géographiques ou culturels. […]
5. Tels sont les faits scientifiques. Malheureusement dans la plupart des cas, le terme « race » n’est pas employé dans le sens défini ci-dessus. Beaucoup de gens appellent « race » tout groupe humain arbitrairement désigné comme tel. […]
6. […] Les graves erreurs entraînées par l’emploi du mot « race » dans le langage courant rendent souhaitable qu’on renonce complètement à ce terme lorsqu’on l’applique à l’espèce humaine et qu’on adopte l’expression de « groupes ethniques ».
7. Quelle est l’opinion des savants […] en ce moment la plupart d’entre eux sont d’accord pour diviser la majeure partie de l’espèce humaine en trois grands groupes, à savoir : le groupe mongoloïde ; le groupe négroïde ; le groupe caucasoïde.
9. Quelle que soit la classification qu’un anthropologue propose, il n’y fait jamais intervenir les caractères mentaux. […] Les tests ont démontré la ressemblance fondamentale des caractères intellectuels entre les différents groupes humains. […]
11. On n’a jamais pu démontrer de façon décisive l’existence de différences innées de tempérament entre groupes humains. […]
13. Tous les faits qui ont pu être recueillis concernant les croisements des races attestent qu’ils n’ont cessé de se produire depuis les temps les plus reculés. […] il n’a jamais pu être établi que les croisements de races aient des effets biologiques néfastes. […]
14. […] En réalité, la « race » est moins un phénomène biologique qu’un mythe social. Ce mythe a fait un mal immense sur le plan social et moral ; récemment encore, il a coûté d’innombrables vies et causé des souffrances incalculables […]
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Examinons maintenant les incidences de toutes ces considérations sur le problème de l’égalité entre les hommes. Il faut affirmer tout d’abord, et de la manière la plus catégorique, que l’égalité en tant que principe moral ne repose nullement sur la thèse que tous les êtres humains sont également doués. […] On a cependant exagéré les caractères différentiels entre groupes humains et l’on s’en est servi pour contester la valeur du principe éthique de l’égalité. […] Enfin, les recherches biologiques viennent étayer l’éthique de la fraternité universelle […] Chaque être humain n’est qu’une parcelle de l’humanité, à laquelle il est indissolublement lié.
Lire le texte intégral : ici
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Extrait de la DÉCLARATION SUR LA RACE ET LES PRÉJUGÉS RACIAUX (27 novembre 1978)
Article 2
1. Toute théorie faisant état de la supériorité ou de l'infériorité intrinsèque de groupes raciaux ou ethniques qui donnerait aux uns le droit de dominer ou d'éliminer les autres, inférieurs présumés, ou fondant des jugements de valeur sur une différence raciale, est sans fondement scientifique et contraire aux principes moraux et éthiques de l'humanité.
2. Le racisme englobe les idéologies racistes, les attitudes fondées sur les préjugés raciaux, les comportements discriminatoires, les dispositions structurelles et les pratiques institutionnalisées qui provoquent l'inégalité raciale, ainsi que l'idée fallacieuse que les relations discriminatoires entre groupes sont moralement et scientifiquement justifiables; il se manifeste par des dispositions législatives ou réglementaires et par des pratiques discriminatoires, ainsi que par des croyances et des actes antisociaux; il entrave le développement de ses victimes, pervertit ceux qui le mettent en pratique, divise les nations au sein d'elles mêmes, constitue un obstacle à la coopération internationale, et crée des tensions politiques entre les peuples; il est contraire aux principes fondamentaux du droit international et, par conséquent, il trouble gravement la paix et la sécurité internationales.
3. Le préjugé racial, historiquement lié aux inégalités de pouvoir, se renforçant en raison des différences économiques et sociales entre les individus et les groupes humains, et visant encore aujourd'hui à justifier de telles inégalités, est totalement injustifié.
Lire le texte intégral : ici
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DIVERSITE ET RESPECT - Cérémonie du soixantième anniversaire de l’adoption de l’Acte constitutif de l’UNESCO (16 novembre 2005)
[...] Diversité culturelle et diversité biologique ne sont donc pas seulement des phénomènes du même type. Elles sont organiquement liées, et nous nous apercevons chaque jour davantage qu’à l’échelle humaine, le problème de la diversité culturelle reflète un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente, celui des rapports entre l’homme et les autres espèces vivantes, et qu’il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si l’on ne s’attaquait aussi à lui sur l’autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de chaque homme envers les cultures différentes de la sienne n’est qu’un cas particulier du respect qu’il devrait ressentir pour toutes les formes de la vie. En isolant l’homme du reste de la création, en définissant trop étroitement les limites qui l’en séparent, l’humanisme occidental hérité de l’Antiquité et de la Renaissance a permis que soient rejetées, hors des frontières arbitrairement tracées, des fractions chaque fois plus prochaines d’une humanité à laquelle on pouvait d’autant plus facilement refuser la même dignité qu’au reste, qu’on avait oublié que, si l’homme est respectable, c’est d’abord comme être vivant plutôt que comme seigneur et maître de la création : première reconnaissance qui l’eût contraint à faire preuve de respect envers tous les êtres vivants. [...]
(Source : site de l'UNESCO)
mercredi 16 septembre 2009
Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée
Missak Manouchian, 1906-1944
Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,
Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.
Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.
Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense.
Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération.
Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine. Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.
P.S. J'ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.
[Illustration : L'affiche rouge]
mardi 15 septembre 2009
Mouche, Neuilly-Saint-Front dans l'Oise, 1946
Willy Ronis, 1910-2009
"Les nus de Ronis, dans leur extraordinaire naturel, sont sacrés. Ce sont des déesses toutes simples de passage dans le vingtième siècle. Il fallait être là pour les voir, à contre-courant de la dévastation générale. La clé est la pudeur qui (...) met la lenteur en chemin. Même prises au vol, ces femmes sont d'une merveilleuse lenteur. On dirait qu'elles dorment. Elles dorment, et quelqu'un les voit au-delà du sommeil."
Philippe Sollers
(Williy Ronis / Philippe Sollers, Nues, éd. terre bleue, 2008).
vendredi 12 juin 2009
Comment les princes doivent tenir leur parole
Nicolas Machiavel, 1469-1527
Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite.
On peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre : il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. C’est ce que les anciens écrivains ont enseigné allégoriquement, en racontant qu’Achille et plusieurs autres héros de l’antiquité avaient été confiés au centaure Chiron, pour qu’il les nourrît et les élevât.
Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion : car, s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles.
Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien ; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous leur tenir la vôtre ? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ?
À ce propos on peut citer une infinité d’exemples modernes, et alléguer un très grand nombre de traités de paix, d’accords de toute espèce, devenus vains et inutiles par l’infidélité des princes qui les avaient conclus. On peut faire voir que ceux qui ont su le mieux agir en renard sont ceux qui ont le plus prospéré.
Mais pour cela, ce qui est absolument nécessaire, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler. Les hommes sont si aveugles, si entraînés par le besoin du moment, qu’un trompeur trouve toujours quelqu’un qui se laisse tromper.
Parmi les exemples récents, il en est un que je ne veux point passer sous silence.
Alexandre VI ne fit jamais que tromper ; il ne pensait pas à autre chose, et il en eut toujours l’occasion et le moyen. Il n’y eut jamais d’homme qui affirmât une chose avec plus d’assurance, qui appuyât sa parole sur plus de serments, et qui les tint avec moins de scrupule : ses tromperies cependant lui réussirent toujours, parce qu’il en connaissait parfaitement l’art.
Ainsi donc, pour en revenir aux bonnes qualités énoncées ci-dessus, il n’est pas bien nécessaire qu’un prince les possède toutes ; mais il l’est qu’il paraisse les avoir. J’ose même dire que s’il les avait effectivement, et s’il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu’il lui est toujours utile d’en avoir l’apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère ; il l’est même d’être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu’il soit assez maître de lui pour pouvoir et savoir au besoin montrer les qualités opposées.
On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal.
Il doit aussi prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion, qui est encore ce dont il importe le plus d’avoir l’apparence : car les hommes, en général, jugent plus par leurs yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir, et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n’osera point s’élever contre l’opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain.
Au surplus, dans les actions des hommes, et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l’on considère, c’est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l’apparence et par l’événement : et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? Le petit nombre n’est écouté que lorsque le plus grand ne sait quel parti prendre ni sur quoi asseoir son jugement.
De notre temps, nous avons vu un prince qu’il ne convient pas de nommer, qui jamais ne prêcha que paix et bonne foi, mais qui, s’il avait toujours respecté l’une et l’autre, n’aurait pas sans doute conservé ses États et sa réputation.
(in Le Prince, chap. XVIII)
jeudi 21 mai 2009
La parole en archipel
DANS L'ESPACE
Le soleil volait bas, aussi bas que l'oiseau. La nuit les éteignit tous les deux. Je les aimais.
LIGNE DE FOI
La faveur des étoiles est de nous inviter à parler, de nous montrer que nous ne sommes pas seuls, que l'aurore a un toit et mon feu tes deux mains.
(in La Parole en archipel, 1962)
lundi 18 mai 2009
Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments
Madame de La Fayette, 1634–1693
[...]
— Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paraître ; néanmoins je ne saurais vous avouer, sans honte, que la certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le suis, me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur ; peut-être aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre ; et mes actions involontaires, ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter.
— Ah ! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le silence que vous m'imposez : vous me faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur.
— J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire ; mais elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l'avez fait connaître, et que je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.
« Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher. Il y en a peu à qui vous ne plaisiez ; mon expérience me ferait croire qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet état néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la souffrance ; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari, quand on n'a à lui reprocher que de n'avoir plus d'amour ? Quand je pourrais m'accoutumer à cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre ? Il est impossible, continua-t-elle, de passer par-dessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l'état où je suis, et dans les résolution que j'ai prises de n'en sortir jamais.
— Hé ! croyez-vous le pouvoir, Madame ? s'écria monsieur de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore, et qui est assez heureux pour vous plaire ? Il est plus difficile que vous ne pensez, Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point d'exemple ; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et j'espère que vous les suivrez malgré vous.
— Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends, répliqua madame de Clèves ; je me défie de mes forces au milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monsieur de Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir. Mais quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance interdit tout commerce entre nous.
Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont un cœur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes : — Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la mort de monsieur de Clèves ? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être engagée ? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible ?
— Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous seule vous opposez à mon bonheur ; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.
— Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer, et cet objet funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu ; croyez que les sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle ; voici une conversation qui me fait honte : rendez-en compte à monsieur le vidame ; j'y consens, et je vous en prie.
(in La Princesse de Clèves, 1678)
samedi 25 avril 2009
Paris. I - L'avenir (6)
[...]
Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s'appellera
point la France ; elle s'appellera l'Europe.
Elle s'appellera l'Europe au vingtième siècle, et, aux
siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s'appellera l'Humanité.
L'Humanité, nation définitive, est dès à présent entrevue
par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le
dix-neuvième siècle, c'est à la formation de l'Europe.
Vision majestueuse. Il y a dans l'embryogénie des peuples,
comme dans celle des êtres, une heure sublime de transparence. Le mystère
consent à se laisser regarder. Au moment où nous sommes, une gestation auguste
est visible dans les flancs de la civilisation. L'Europe, une, y germe. Un
peuple, qui sera la France sublimée, est en train d'éclore. L'ovaire profond du
progrès fécondé porte, sous cette forme dès à présent distincte, l'avenir.
Cette nation qui sera palpite dans l'Europe actuelle comme l'être ailé dans la
larve reptile. Au prochain siècle, elle déploiera ses deux ailes, faites, l'une
de liberté, l'autre de volonté.
Le continent fraternel, tel est l'avenir. Qu'on en prenne
son parti, cet immense bonheur est inévitable.
Avant d'avoir son peuple, l'Europe a sa ville. De ce peuple
qui n'existe pas encore, la capitale existe déjà. Cela semble un prodige, c'est
une loi. Le fœtus des nations se comporte comme le fœtus de l'homme, et la
mystérieuse construction de l'embryon, à la fois végétation et vie, commence
toujours par la tête.
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : Un panneau de l'expo pour
le bicentenaire d'Hugo au Sénat, 2002]
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR
vendredi 24 avril 2009
Paris. I - L'avenir (5)
[...]
Nulle part l'entrave,
partout la norme. Le collège normal, l'atelier normal, l'entrepôt normal, la
boutique normale, la ferme normale, le théâtre normal, la publicité normale, et
à côté la liberté. La liberté du cœur humain respectée au même titre que la
liberté de l'esprit humain, aimer étant aussi sacré que penser. Une vaste
marche en avant de la foule Idée conduite par l'esprit Légion. La circulation
décuplée ayant pour résultat la production et la consommation centuplées ; la
multiplication des pains, de miracle, devenue réalité ; les cours d'eau
endigués, ce qui empêchera les inondations, et empoissonnés, ce qui produira la
vie à bas prix ; l'industrie engendrant l'industrie, les bras appelant les bras,
l'œuvre faite se ramifiant en innombrables œuvres à faire, un perpétuel
recommencement sorti d'un perpétuel achèvement, et, en tout lieu, à toute
heure, sous la hache féconde du progrès, l'admirable renaissance des têtes de
l'hydre sainte du travail. Pour guerre l'émulation. L'émeute des intelligences
vers l'aurore. L'impatience du bien gourmandant les lenteurs et les timidités.
Toute autre colère disparue. Un peuple fouillant les flancs de la nuit et
opérant, au profit du genre humain, une immense extraction de clarté. Voilà
quelle sera cette nation. [...]
(in Actes et paroles - Depuis l'exile 1876-1885, Paris 3)
[Illustration : "L’âne"[*], Carnet, septembre 1869. BNF]
*Dans ce dessin d'un âne, Victor Hugo reprend un thème qu'il a développé dans une œuvre, onze ans plus tôt, mettant en scène la confrontation de l'âne (qui lui donne son titre) et du penseur, et, plus récemment, dans L'Homme qui rit à travers les figures d'Ursus, l'homme et Homo, la bête. (source : BNF)
Le texte en entier ici : I - L'AVENIR








